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APRES LA LETTRE

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juillet 2007

en traversée

De_la_fenetre_du_train_filtered

train de nuit en Malaisie, août 2005


 


Cinq cents kilomètres et presque quatorze heures. A défaut de prouesse technologique, le train aura réussi l’exploit de prendre la mesure du temps nocturne. Il a sondé la nuit dans ses entrailles rocheuses, ourlé les mystères de la jungle noire.

 

Et chahuté les sens.


Le nez collé à la fenêtre depuis ma couchette, j’ai vu la forêt et la brume s’entredéchirer, tandis que des ruisseaux de boue gonflaient leur rousse rumeur sous la pluie tenace. De ponts en villages égarés et de viaducs en gares perdues, le fracas ferreux strié de sifflets rouillés m’a tenu éveillé jusqu’au triomphe de la lune sur un océan vert enfin dompté. Il était près de trois heures.

 

J’aime voyager la nuit. L’obscurité réveille l’âme secrète du pays, à moins qu’elle n’éveille l’âme tout court. La nuit héberge tout ce que l’aveuglante clarté du jour avait volé à l’imagination. Lumières, lueurs défilent comme autant de signaux à déchiffrer. J’épie la moindre trouée, la plus petite flamme, que le rythme du voyage et les obstacles réduisent presque aussitôt à la sensation du souvenir. La nuit devance les certitudes – et les désastres de la conscience. Son train fait de la vie un poème qui ne tient pas en place.

youtube de l'été (1)

The Shins - Australia

Roboratifs, les Shins, avec leur joie de vivre contagieuse et des mélodies qui collent comme le sparadrap du capitaine Haddock dans l'Affaire Tournesol. Et puis, franchement, sortir un single avec un titre pareil, par les temps qui courent, si c'est pas un signe, ça...

partir (quand même)

Le_noeud

Saint-Jurs, Alpes-de-Haute-Provence, mai 2007

Et n'oublier personne.


c'est la chute finale...

La_chute

Iguazu, Argentine, août 2006


 


Bientôt d'autres décors... Et pourtant les images du périple de l'été passé sont encore intactes. Beaucoup de routards rompus aux tours du monde considèrent l'Argentine comme le plus beau pays qu'ils ont traversé. La diversité extrême de ses paysages, les panoramas grandioses et l'impression d'une Nature puissante qu'il offre d'un bout à l'autre jouent pour cette réputation. La beauté d'un pays ne peut toutefois se résumer à son seul environnement. La pauvreté des régions andines, comme laissées pour compte, et une sensation parfois justifiée d'insécurité dans les grandes villes attiédissent quelque peu ce sentiment. Je retournerai en Amérique du Sud (Chili? Pérou? Equateur?) en souhaitant à ce continent d'avancer d'ici-là dans son combat contre ses démons politiques et sociaux.

La prochaine destination, sur le papier, paraît plus sereine. Un pays où il faudra seulement éviter les serpents, les plus dangereux du monde, des araignées et des tiques mortelles, des méduses et des requins, des crocodiles féroces et des sangsues tenaces. La bagatelle, presque une routine désormais. Je m'habitue aux dangers de la Nature bien mieux que je n'arrive à supporter la détresse des Hommes - et ce qu'elle engendre de violence et de bêtise. Dans ce contexte, et en admettant que la quiétude soit corrélée aux chiffres du PIB, je devrais pouvoir me reposer un peu, laisser flotter le temps, au bord du désert rouge ou d'un océan turquoise, une paille fluo dans le cocktail. A moins que... On en reparle dans quatre semaines !

la cinquième saison

La_goutte

La Combe de Lancey, Isère, mai 2007


C'est un moment d'été nimbé d'attente, limitrophe du doute et de l'impatience. Suspendu à une pénible pénombre, avant l'éclaircie guettée.

La cinquième saison, c'est une tiédeur ténue et inconstante, des ciels momentanément ruinés par une absence, des nuages moins légers qu'une chevelure. Une affaire climatique que le papier jauni des almanachs n'a jamais cernée.

La cinquième saison, on la subit à chaque fois que l'été s'écarte des draps, quand les silences s'agrippent au vantail de la fenêtre entrebaillée, au bout des mots usés d'une lettre.

Un instant où l'on voudrait être au devant de sa vie, au commencement d'une autre. Quand la nuit ne veut plus de soi, quand on a le mal de jour.

ce qui nous consume

Belga

San Martin d'Empuries, Espagne, le 17 avril 2007


 


[Le temps, l'attente, l'hiver, l'été, les mots, les mots qu'on attend, les mots qu'on ne dit pas, le silence, l'hiver, l'été, les saisons, l'espoir, l'espoir, trop d'espoir, la résignation, l'indifférence, la fête où celle qu'on attendait n'est pas venue, l'enfance qui disparaît, les départs, les distances, le temps encore, le fracas des moteurs, au loin, loin, les marteaux, les tôles, le fer des pioches, l'ombre, les nuits, les mots qu'on n'a pas dits, la peur, les nuits sans sommeil, les mots qu'on n'entend plus, les nuits d'ombre et d'hiver, l'hiver même en été, à attendre encore, encore, elle ne viendra pas, au loin, un moteur, trop loin, rien, plus rien, le silence, l'ampoule qui grille.]

(note inspirée par l'implosion du chargeur de batterie de mon appareil photo ce soir)

messe pour le temps perdu

Ascalatral

Ascalaphe - Libelloides coccajus, Valensole, Alpes-de-Haute-Provence, le 17 mai 2007


Un rêve contemporain : ne rien faire. Réussir à compter les heures en enfilade sur le pupitre des jours. Laisser ses sensations s’engourdir en suivant un dernier vol de martinets, passer des mots dans le praxinoscope fou du souvenir, jouer de l’inertie des mobiles. Ne rien faire, mais réapprovisionner les rayonnages de la lune, blottir sa course dans la prière blanche des nénuphars.

Perdre son temps, surtout pour gagner du temps à soi, c’est encore une réponse inique aux injonctions productivistes de notre ère. Une rouge hérésie sur le vélin gris de la rentabilité. La perte de temps, ce n'est pourtant pas la boue amère que l’on a voulu nous vendre sur les plans comptables. C'est au contraire un chuchotement précieux de la conscience : "étire tes secondes le plus loin possible, contemple leur élasticité, mesure l'infini entre elles".

Dès seize ans, l'ennui gagné sur les bancs du lycée m'a soufflé la valeur des heures perdues. Mes bouffées d'ennui, lorsque je feuilletais mollement les pages d’un livre obligé, gonflaient aussi mon sang de mémoire et de rêve.

Aujourd’hui ne rien faire me permettrait de reprendre haleine, de poser ma main sur le cœur et puis de partir écouter celui des autres.

(rewriting d'un texte de mars 2005)