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APRES LA LETTRE

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février 2008

chasse, pêche, Nature et religion

Peintures

peintures aborigènes, grotte d'Ubirr, Kakadu, Northern Territory, Australie, août 2007

 

Quelques griffonnages dans mon carnet de voyage, datés du 15 août dernier et remaniés :

Apprendre à survivre dans la Nature : pendant des siècles, l’Homme s’est échiné à le faire. Les peintures rupestres signifiaient bien moins une fascination poétique pour les animaux qu’une sacro-sainte dépendance alimentaire vis-à-vis d’eux. Les premières religions sont ainsi nées, dans l’humidité froide des grottes, entre les cycles d’abondance des cerfs et des caribous. Les contraintes naturelles, les coups du sort ont aussi stimulé la capacité de l’Homme à s’adapter et ont forgé son génie technique. (Science et religion, tiens, s’abreuvent à la même source. Elles portent aussi, souvent, la même vision dominatrice, triomphaliste de notre race sur les autres espèces.)

Jusqu’à une période très récente, l’Homme ne s’est soucié de la disparition des espèces qu’en termes de crainte pour sa propre survie. A bien y réfléchir, il n’a jamais vraiment voué de sympathie gratuite pour la Nature, cherchant toujours à la dompter, à vivre détaché de ses caprices. Aujourd’hui, et alors que les progrès technologiques et génétiques pourraient sans doute nous permettre de continuer sans elle, on tente de sanctuariser ce qu’il reste de forêts et d’océans. D’où nous vient cet ultime réflexe, ce combat presque « contre nature » ? Et que disent les photos ici ou ? Ne sont-elles pas d’autres peintures rupestres, pour appeler l’Homme à juste un peu d'une sorte de pitié? Le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas, disait l'autre...

Yann Arthus-Bertrand en eaux troubles

Chute

Iguazu, Argentine, août 2006

 

Etrange, cette affaire Yann Arthus-Bertrand. Le photographe est retenu dans son hôtel à Puerto Iguazu, au nord-est de l'Argentine, accusé par la justice locale d'avoir oublié de payer les services de l'agence de voyages. Une plainte qui intervient alors qu'il venait d'effectuer un reportage sur un barrage très controversé, et dont les autorités voudraient masquer les impacts.

Je connais la région d'Iguazu, je la sais très fragile : c'est l'un des derniers lambeaux de la forêt primaire atlantique, un écosystème détruit à plus de 80 % du côté du Brésil et à 95 % au Paraguay (la zone est frontalière avec ces deux pays) selon l'UICN. On y accède, côté Argentine, par un territoire presque entièrement déboisé, replanté à perte de vue de pins cultivés pour l'industrie du meuble (coucou Ikea). Des barrages en amont ont aussi drastiquement dérégulé le débit des chutes, au point de décevoir les touristes qui viennent ici contempler ce qui fut il n'y a pas si longtemps le plus grand site de cataractes du monde. L'eau est devenue un enjeu géopolitique et économique énorme. L'immense retenue d'Yacyreta, en aval d'Iguazu, est celle que Yann Arthus-Bertrand souhaitait traiter dans un reportage consacré aux grands fleuves. C'est en cherchant à soulever les problèmes sociaux et de corruption liés à la construction de ce barrage qu'il aurait été arrêté.

Au-delà des griefs bizarres retenus contre Yann Arthus-Bertrand et son équipe, et en souhaitant personnellement sa libération au plus vite, je reste estomaqué par les réactions de certains lecteurs sur les sites des quotidiens français qui relatent l'affaire. Je garde beaucoup d'admiration pour les personnes qui réussissent à sensibiliser le plus grand nombre aux urgences de la planète. Peu importe qu'elles le fassent en utilisant un hélicoptère ou adossées à une chaîne télé de m... tant qu'elles touchent leurs cibles : il y a des fins qui justifient encore certains moyens, non?

passage à vide

Vide

Courlis corlieu (Numenius phaeopus), Cairns, Australie, août 2007



"Vous dire l'étrangeté de mes jours, si commune, si banale. Vous dire la lumière de ces jours d'hiver, si folle, si douce. Cette allure de printemps, soudain. Il semblerait que quelque chose ne puisse jamais finir..."
(Christian Bobin, Souveraineté du vide)


free music

un ravissement

Pap

Aurore (Anthocaris cardamines), Massif du Queyras, France, juin 2007

Qui de la Fleur ou du Papillon s'éprend vraiment de l'autre? La Fleur, qui a besoin de l'insecte pour se féconder. Le Papillon, qui a besoin de la Fleur pour se nourrir.
Où chaque être vit aux dépens de celui qui le goûte.

Et l'Homme? Il a besoin de rêve, de musiques, de vin, de littérature et de bagnoles pour oublier sa solitude. Il en vient plus que jamais à ne s'éprendre que de lui-même, et c'est une affreuse méprise.

A Lisbonne, les vieilles dames courent les rues

Point_de_passage

Lisbonne, quartier de l'Alfama, une fin d'après-midi de décembre 2006

 

Et les hommes grillent leur ennui. C'est probablement dans cette ville que j'ai vu le plus grand nombre de fumeurs.

[Je voulais photographier la dame courbée qui grimpait la rue, un peu de cette manière. Et soudain l'homme à la cigarette est sorti de l'immeuble...]

feu de tout bois

Cerfs

Cerfs élaphes (Cervus elaphus hispanicus), Sierra de Andujar, Espagne, janvier 2008

 

J'ai vu mes premiers cerfs très tard, il y a une douzaine d'années. C'était un soir de rut, dans le Vercors. Les animaux traversaient l'éclair de nos lampes sans tellement se soucier de notre présence, trop occupés à se battre pour la Belle. Je les ai recroisés deux ou trois fois dans ma région, moins souvent que leurs traces dans la boue des chemins forestiers. En Espagne, dans certains coins, le cerf est abondant. Notamment là où vivent aussi ses prédateurs, le loup et le lynx : dans les écosystèmes préservés, où chaque espèce est parfaitement adaptée à la niche qu'elle occupe, la Nature se suffit à elle-même et s'embellit chaque matin de son harmonie.

"Que les eaux produisent en abondance des animaux vivants, et que des oiseaux volent sur la terre vers l'étendue du ciel." (Quatrième jour de la Création)

le spectateur infidèle

Marrakech

sur les toits de Marrakech, Maroc, avril 2005

C'est la douceur du vent, sa légèreté amicale et odorante, qui m'a surpris d'abord ce soir-là. Le vent d'ordinaire me pique et m'agace. Là, il était de mon côté, chien haletant son dévouement, enveloppant mes gestes, les tirant l'air de rien. Et puis le décor. Cette ville à l'envers, tout en désordre et chambardements, comme les coulisses d'un vieux théâtre trébuché, m’invitait à plonger en elle. D’ici, la scène resterait déserte, à part une femme qui se faufila brièvement entre deux antennes de télévision pour accrocher du linge. Le déclin du soleil faisait cependant monter jusqu’aux toits la clameur de la place Jemaa El-Fna et ses klaxons. Plus l’ombre s’étalait, plus le chahut enflait : ce que la lumière cédait d’espace, la rumeur s’empressait de le remplir. Il n’y eut bientôt plus qu’une foule fantomatique et grondante, marée de personnages invisibles, armadas de marchands embusqués, tohu-bohu de touristes, taxis brimbalants et autres factionnaires de la nuit. Je resterais là jusqu’à l’heure où les étoiles tatouent le front, fasciné par ces chants d’outre-rue, oubliant même le dernier souffle du vent éventré par la pointe des minarets.