Argentine

au bord du monde

Ciel_brouill_copy

Péninsule Valdès, Argentine, août 2006

 

C’est dans le grand chahut du soir que résonne au plus fort l’appel de l’amour. Le cri du dernier oiseau, l’apparition fugitive et paisible d’un grand cerf. Ponctuations évanescentes d’un monde que nous ne sommes pas autorisés à lire entre les lignes, secondes secrètes volées à la danse indéchiffrable des planètes.

La vraie matière de notre vie ne sera donc faite que de cela, de grains de ciel sans cesse dissous par le chagrin et l’inquiétude. Bonheurs fugitifs, étoiles filantes, sourires fragiles, au milieu du combat de la lumière du cœur contre l’ombre qui nous porte et qui nous happe.

Yann Arthus-Bertrand en eaux troubles

Chute

Iguazu, Argentine, août 2006

 

Etrange, cette affaire Yann Arthus-Bertrand. Le photographe est retenu dans son hôtel à Puerto Iguazu, au nord-est de l'Argentine, accusé par la justice locale d'avoir oublié de payer les services de l'agence de voyages. Une plainte qui intervient alors qu'il venait d'effectuer un reportage sur un barrage très controversé, et dont les autorités voudraient masquer les impacts.

Je connais la région d'Iguazu, je la sais très fragile : c'est l'un des derniers lambeaux de la forêt primaire atlantique, un écosystème détruit à plus de 80 % du côté du Brésil et à 95 % au Paraguay (la zone est frontalière avec ces deux pays) selon l'UICN. On y accède, côté Argentine, par un territoire presque entièrement déboisé, replanté à perte de vue de pins cultivés pour l'industrie du meuble (coucou Ikea). Des barrages en amont ont aussi drastiquement dérégulé le débit des chutes, au point de décevoir les touristes qui viennent ici contempler ce qui fut il n'y a pas si longtemps le plus grand site de cataractes du monde. L'eau est devenue un enjeu géopolitique et économique énorme. L'immense retenue d'Yacyreta, en aval d'Iguazu, est celle que Yann Arthus-Bertrand souhaitait traiter dans un reportage consacré aux grands fleuves. C'est en cherchant à soulever les problèmes sociaux et de corruption liés à la construction de ce barrage qu'il aurait été arrêté.

Au-delà des griefs bizarres retenus contre Yann Arthus-Bertrand et son équipe, et en souhaitant personnellement sa libération au plus vite, je reste estomaqué par les réactions de certains lecteurs sur les sites des quotidiens français qui relatent l'affaire. Je garde beaucoup d'admiration pour les personnes qui réussissent à sensibiliser le plus grand nombre aux urgences de la planète. Peu importe qu'elles le fassent en utilisant un hélicoptère ou adossées à une chaîne télé de m... tant qu'elles touchent leurs cibles : il y a des fins qui justifient encore certains moyens, non?

les jardins égarés

Rouille_2

Rouille et coquillages sur un bout d'épave échouée, plage de Puerto Madryn, Argentine, août 2006

 

C'était derrière une grande baie vitrée et la pluie dégoulinait dessus. On regardait le volcan s'enfoncer dans les nuages et les grosses feuilles des bananiers qui s'affolaient dans la bourrasque. La violence de l'orage nous faisait rire. Nos rires se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.

"Tu crois que ça va s'arrêter?"

Un papillon rempli de couleurs s'abritait avec nous sous la véranda. On nous servit du café sur des nappes en velours cramoisi. Le sucre ne coulait pas. Et à la première accalmie, nous repartions à la recherche des coatis.

Ce n'est pas si vieux, tout ça.

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"C'est une vie qui n'est pas une vie

Que d'être un jardin égaré

Qui n'existe qu'en souvenir

Et ne sait plus où fleurir."

(Claude Roy, A La Lisière du Temps)

 

dans mon plumier (23)

Piaf

Phrygile Petit-Deuil - Mourning Sierra-Finch, Phrygilus futiceti, Péninsule Valdes, Argentine, août 2006


Vers l'extrémité de l'Amérique, les oiseaux ont perdu leurs couleurs. Ils prennent les tons des longues grèves, reflètent le charbon du ciel. Même leurs chants se dispersent comme la cendre.

C'est un peu comme nous en toute fin d'année. On est au bout du continent, des sourires partent en fumée. Sur mon bureau, les crayons font grise mine. Je fais le bilan de la traversée, le compte d’oiseaux n'y est plus tout à fait.

introspectives (1)

Intrieur

Humahuaca, Argentine, le 9 août 06

La liberté, ce n’est pas tant la possibilité de voyager loin que celle d’aller au plus profond de l’âme. C’est, du fond d’elle, s’accorder le droit de penser que sa raison puisse être remise en cause au contact de l’expérience : liberté de voyager d’une conviction à l’autre au gré des signaux qui continuent de construire l’Histoire, au-delà de ce que l’histoire personnelle et culturelle nous intimerait de penser. La liberté, c’est toujours s’efforcer d’aller chercher l’introuvable : la vérité du monde, hors du tamis des mots, hors de toute expression humaine.

un été de porcelaine (il y a un an déjà)

Puerto Madryn, Argentine, août 2006


 


La beauté est une brève évidence dont on ne se saisit jamais à temps. Alors l’homme a inventé l’art pour faire comme si tout continuait.

c'est la chute finale...

La_chute

Iguazu, Argentine, août 2006


 


Bientôt d'autres décors... Et pourtant les images du périple de l'été passé sont encore intactes. Beaucoup de routards rompus aux tours du monde considèrent l'Argentine comme le plus beau pays qu'ils ont traversé. La diversité extrême de ses paysages, les panoramas grandioses et l'impression d'une Nature puissante qu'il offre d'un bout à l'autre jouent pour cette réputation. La beauté d'un pays ne peut toutefois se résumer à son seul environnement. La pauvreté des régions andines, comme laissées pour compte, et une sensation parfois justifiée d'insécurité dans les grandes villes attiédissent quelque peu ce sentiment. Je retournerai en Amérique du Sud (Chili? Pérou? Equateur?) en souhaitant à ce continent d'avancer d'ici-là dans son combat contre ses démons politiques et sociaux.

La prochaine destination, sur le papier, paraît plus sereine. Un pays où il faudra seulement éviter les serpents, les plus dangereux du monde, des araignées et des tiques mortelles, des méduses et des requins, des crocodiles féroces et des sangsues tenaces. La bagatelle, presque une routine désormais. Je m'habitue aux dangers de la Nature bien mieux que je n'arrive à supporter la détresse des Hommes - et ce qu'elle engendre de violence et de bêtise. Dans ce contexte, et en admettant que la quiétude soit corrélée aux chiffres du PIB, je devrais pouvoir me reposer un peu, laisser flotter le temps, au bord du désert rouge ou d'un océan turquoise, une paille fluo dans le cocktail. A moins que... On en reparle dans quatre semaines !

collections

Collections

Quebrada de Humahuaca, Argentine, le 9 août 2006


 


J’ai gardé toutes les lettres qu’on m’avait écrites. Méticuleusement rangées dans un coffre en contreplaqué, dans leur enveloppe d’origine frappées de timbres de France, de Suisse, de Belgique ou de Grande-Bretagne. Avec, mouvements de vie calligraphiés, mes adresses successives dessus. Il doit bien y en avoir pour trois romans dans ces rectangles pliés blancs, roses et bleus. Trois tomes de vie cloués dans le bois tendre de ma vingtaine. Mémoire à l’encre de ces assauts apparentés au romantisme, parchemins gribouillés dans l’urgence de tout dire, tout partager, tout crucifier. Il y a un hiatus au bout, probablement interminable : le courrier électronique a cassé la chaîne de mots, rectifié les arabesques dans le Times New Roman et l’Arial anonymes. Et les odeurs du papier se sont dissipées dans le ronflement d’un disque dur.

J’ai gardé toutes mes notes naturalistes. Consignées dans une quinzaine de carnets à spirales, avec leur couverture cornée, les pages à petits carreaux tachetées de boue et de chlorophylle. Des pages pleines d’oiseaux, de grenouilles et de fleurs. Tant de noms à la musique tintinnabulante, du pélobate cultripède à la moschatelline et au butor blongios, avec des points d’exclamation pour punaiser mes grandes surprises. De quoi dire au monde que la planète est belle, révéler l’évidence de la vie à sauver. Vie déjà formalisée dans les protocoles hiéroglyphiques d’une banque de données. Qui ne dit plus rien sur les fragrances des sous-bois moussus ou la mélodie engourdie des crapauds calamites au fond des roselières.

La technologie est traîtresse. Elle empoisse le bras, engonce les doigts et assourdit le cœur. Elle nous prépare à admettre que toutes les émotions un jour partagées doivent se résoudre au parallélogramme parfait d’une caisse en bois.


[Ce texte publié une première fois en avril 2004 a été remanié et illustré différemment. Ironie du sort : il avait généré 16 commentaires. Après vérification, une seule contributrice - actuellement en vacances - tient encore son site.]


refrain connu

Cerveza

Puerto Madryn, Argentine, le 19 août 2006

Le nombre de lecteurs de blogs étant inversement proportionnel aux degrés du thermomètre, il va falloir s'adapter aux sécheresses estivales. Sans paraphraser le tarissement des nappes, on va peut-être songer à descendre d'un étiage le contenu du site. Proposer une grille de barbecue plutôt que de programmes les prochaines semaines. Et ça tombe bien, me voilà beaucoup moins disponible. Comme l'an passé à la même époque (Dieu que ces douze mois sont passés vite!), Avant La Lettre va remettre au goût du jour le principe de la rediffusion et des interludes musicaux. Les préparatifs du prochain voyage (ça va être long et loin) mobilisent une énergie d'autant plus grande que le boulot quotidien ne faiblit pas (doux euphémisme). Je suis sûr que certains d'entre vous seront heureux de découvrir de très vieilles choses ici, imaginées à l'époque où personne ne savait même comment épeler le mot weblog. Pour les plus fidèles, j'espère que cet exercice imposé de nostalgie ne réveillera que de vieux sourires. Et puis, et puis je suis par là encore deux semaines, ne sortez pas vos mouchoirs tout de suite...

point de passage (7)

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Buenos Aires, Argentine, le 29 juillet 2006

point de passage (6)

Autoroute

vers Salta, Argentine, le 7 aout 2006

[Pensée aux Argentins qui se sont réveillés sous la neige et dans un froid polaire ce matin, à Buenos Aires, à Cordoba, des flocons qui n'étaient pas tombés depuis quatre générations. La crise énergétique que traverse le pays risque de peser lourd, notamment dans le nord-ouest, la région la plus démunie.]

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Paroare huppé (Paroaria coronata) - red-crested Cardinal, Esteros de Iberra, Argentine, le 17 août 2006

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Grimpar à bec étroit - Lepidocolaptes angustirostris, Narrow-billed woodcreeper, Esteros de Iberra, Argentine, le 16 août 2006

Ces oiseaux qui partent à l'assaut des troncs d'arbres, ils sont légion sur le continent américain! Et ils se ressemblent tous un peu ... Différencier les espèces de grimpars revient à jouer au jeu des deux ou trois erreurs. Ici un bec plus long, là moins arqué. Et l'oeil cerclé de blanc, et le ventre un peu tacheté... Des détails invisibles dans la lumière tamisée des forêts. Ce sont aussi des oiseaux très vifs, pas faciles à arrêter dans l'image. Mode rafale obligatoire !

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Villa Mercedes, Argentine, le 16 août 2006

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Jujuy, Argentine, le 7 août 2006

point de passage (1)

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Abra Pampa, Argentine, le 8 août 2006


 


J'avais déjà évoqué il y a quelques temps mon intérêt pour le travail photo et ciné de Raymond Depardon. En particulier son ouvrage Errance, qui rassemble une collection de 70 photos noir et blanc d'espaces désolés, où l'homme, souvent représenté par des routes, des lignes électriques ou une vague silhouette, interroge sa solitude. J'avais commencé à m'essayer à la même chose à la fin du périple malaisien, j'ai remis ça l'été dernier avec un peu plus d'assiduité (malheureusement, entre la Nature et les villes, on est parfois obligé de choisir). Les photos ne sont pas au format habituel, car prises avec un petit bridge. Mais j'ai aussi pensé qu'elles pouvaient avantageusement casser la linéarité du blog. Et leur contenu, finalement, renforcer la portée des oiseaux et des papillons présentés ailleurs. J'ai appelé la série Point de Passage. Enjoy.

drôle de métier

Peintre_en_btiment

Puerto Madryn, Argentine, le 24 août 2006

 

J'écris. Toute la journée, j'écris, j'écris ou bien je gratte l'info, ma matière pour écrire, écrire toujours davantage, pour remplir des pages Word. Belles pages scintillantes qui éclairent mes longues soirées des quatre saisons. J'en ai des kilomètres, des pages, devant, derrière et au-dessus, et j'y perds un peu ma trace, à force d'entasser. Des articles à rendre la veille, d'autres qui ne seront pas publiés avant trois mois, on ne s'en souviendra plus d'ici là et on sera déjà sur les numéros de Noël, on en deviendrait zinzin, mais peu importe, toujours écrire, manière de rappeler qu'on vit. Mon métier, c'est noircir des angoisses blanches.

Certains appellent ça de la pisse-copie. C'est assez juste au fond : il y a souvent une envie pressante qui domine celui qui écrit. Besoin d'arroser une page, lui planter des mots justes et des phrases ciselées pour donner le goût de lire. Je me retiens parfois d'écrire un article jusqu'à la dernière minute pour concentrer le tir et alors tout vient en urgence, d'une traite, d'un jet, souvent le plus acéré.

Mais il y a la solitude aussi. On est tout seul à signer l'article au bas de la page. Personne pour aider à trouver le mot qui échappe, personne pour discuter de l'angle du sujet. Une solitude subie qui rejoint la solitude qu'on s'impose : do not disturb. Ne pas déranger celui qui écrit, sous peine de perdre le fil de l'inspiration. D'ailleurs, essayez de vous retenir de pisser en plein soulagement, vous verrez comme c'est désagréable.

"Pas de prime de risque pour la déprime dans mon métier
Non, pas de cadeau, pas de coup d'éponge,
Comme un cheval aveugle
Poussé dans un terrain miné
Tu fais un faux pas tu plonges...
Drôle de métier, drôle de métier
Y a des soirs où faut avoir le moral
Et le cœur bien accroché..."
(Johnny Hallyday, Drôle de métier)

après l'amour

Toi_et_moi

Puerto Piramidès, Argentine, le 22 août 2006


 

On aime, longtemps. On s’en rassure plus tard, dans le confort des cendres encore tièdes, pour se gonfler de l’apparence d’une vie vécue. Un matin, toutes fausses pelures arrachées, on se réveille le cœur nu. Le carrousel des solitudes a creusé le doute. Les aplats d'un automne en embuscade ont recouvert les sanguines des passions. Plus rien n’atteint l’aubier caparaçonné de l'âme, ni le chant des merles ni le drame gravé dans une lettre, et surtout pas le rire d’une femme qui passe sous sa fenêtre. Qui étions-nous à courir dans l’écume de jouir ? Pourquoi ces empressements mouillés, ces larmes qui dévoraient nos chairs ? Le cœur rangé dans sa poussière amère a tout exprimé. Il ne pulse qu’une seule et ultime question, commandé par la mécanique obstinée du vent - qui finira par s’enrayer d’elle-même : quelle est la vérité de nos élans vulnérables et mortels ?

la trève

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Vigognes - Vicugna vicugna, Laguna de los Pozuelos, Argentine, le 8 août 2006


Une poignée de journées, sous le soleil j'espère, pour recharger les mitochondries. Joyeuses Pâques! 

l'industrie pharmaceutique, un avenir pour chacun

Alka_seltzer
Buenos Aires, Argentine, le 29 juillet 2006


Il m'arrive, à des heures impossibles, de zapper avec une ardeur concentrée sur la télé, ne serait-ce que pour vérifier l'inanité encombrante de la religion cathodique. Dans cette logorrhée d'images fabriquées, ne trouverait-on pas un gag, un incident, une coïncidence qui redonnerait foi en une vie au-delà du show mortifère? Je m'adonnais à ce sport l'autre soir, et tombant sur une chaîne belge, je découvrais la chanteuse Jeane Manson vantant les mérites d'un breuvage destiné à apaiser les effets de la ménopause sur l'humeur. J'arpentais le lendemain le quai d'une gare. Une vraie gare, avec des vrais trains de bruit et de métal, pas un décor chromé de plateau télévisé. Et c'est pourtant bien elle qui tirait sur son mégot, assise sur un banc du quai, ses petites valises à ses pieds chaussés de bottes en cuir noir. L'héroïne publicitaire Jeane Manson m'a brièvement souri quand mes yeux sont restés collés sur elle, en haut de l'escalier. Elle a regardé ailleurs, moi aussi, j'ai filé mon chemin avant de me retourner quelques pas plus loin. Pour vérifier. Non, je n'avais pas la télécommande à la main.

l'envol

Queue_de_baleine

Baleine franche australe - Eulabaena australis, Péninsule Valdès, Argentine, le 24 août 2006


« Va, va là où nous n’avons pu aller : bats-toi avec ton coeur, aime de toutes tes forces. »

trouver sa place

 

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Puerto Madryn, Argentine, le 21 août 2006

dans mon plumier (12)

Tonnante_sturnelle

Sturnelle australe - Sturnella loica, Péninsule Valdès, Argentine, le 24 août 2006


Compagne fidèle du voyage, la Sturnelle. Curieuse et familière en certains lieux, plus farouche ailleurs. Des hauts plateaux andins à l'infinie Patagonie, elle mit du rouge aux jours jaunes et bleus du périple.

le ciel peut se passer de nous

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vers Cachi - 3500 m d'alt., Argentine, le 6 août 2006


"(...) Devant son regard, un plateau s'ouvrait à l'infini. Cette plaine étalée à quinze mille pieds d'altitude n'était plus la terre des hommes. Des montagnes bordaient cet univers de steppe astrale. Elle était si près du ciel que seule la ligne des crêtes en dépassait le niveau. A cause de cela, il semblait que des dieux dont aucune religion n'avait jamais conçu la forme ni deviné les noms avaient érigé contre le firmament glacé une enceinte à la mesure et à l'image de ce plateau effrayant et sublime. La muraille, ils l'avaient pétrie de roche et de lumière. Dans cette substance, ils avaient forgé les repères, les instruments, les signes destinés à des voyageurs fabuleux. (...)"
Joseph Kessel, Les Cavaliers

florida eyes

Accordez_accordons
Buenos Aires, Argentine, le 29 juillet 2006

[Florida est l'avenue la plus commerçante de la capitale argentine. C'est aussi ici que les inégalités du pays sont les plus choquantes. Jeunes et vieux mendiants interpellent les passants devant les boutiques de luxe.]

dans mon plumier (11)

Oies

Ouette des Andes – Chloephaga melanoptera, Andean Goose, Abra Pampa, Argentine, le 8 août 2006


En musique, on parlerait plutôt de canard. Initialement prévue le 31 janvier dernier, la fermeture de la chasse des oies sauvages a été retardée de dix jours dans le Calvados et la Somme, sans qu’aucun texte réglementaire ne l’ait stipulé. D’après le Syndicat national de l’environnement, les services des Renseignements Généraux auraient demandé verbalement aux agents de l’Office national de la chasse de s’abstenir de surveiller les secteurs où cette chasse est pratiquée.

De nombreux naturalistes rapprochent cette affaire de l’ouverture illégale du tir du gibier d’eau en Camargue en août dernier, une ouverture qui aurait été librement négociée par le Ministre de l’Intérieur avec les fédérations de chasse, au mépris des lois en vigueur.

La cause est entendue depuis l’époque où Roselyne Bachelot officiait en tant que Ministre de la chasse l’environnement : la droite aménage à sa guise le droit de tuer au coup par coup, négligeant les conclusions scientifiques et biologiques, pour satisfaire les fantasmes d’une frange de chasseurs extrémistes. Ces largesses, préjudiciables à l’équilibre d’une faune déjà bien malmenée, encouragent l’état de non-droit. Elles rendent aussi plus difficiles les conditions d’exercice du personnel chargé de faire appliquer l'ordre sur le terrain. Jeu de l’oie, jeu de lois.

quatre palmes et un tuba

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Cafayate, Argentine, le 3 août 06

d'un blogueur à l'autre, le même

Guanacos
Guanacos - Lama guanicoe, Péninsule Valdès, Argentine, le 23 août 06

Un de ces jeux égotistes qui circulent sur les blogs et dont je suis peu coutumier. C’est à l’invitation d’Ex-tirp et je m’y plie de bonne grâce, surtout pour ne pas casser la chaîne. Le principe est de révéler cinq traits de sa personne, ses goûts, ses couleurs et ses marottes, que les lecteurs devaient en principe ignorer jusque là. Cinq scoops sur le maître des céans : c’est audacieux et encombrant, et je suivrai pour rester léger la petite digression introduite par Ex-Tirp, à savoir que parmi ces cinq affirmations et anecdotes se glisse aussi une fausse confidence…

- Je suis fan de James Bond. Vous dire pourquoi serait trop long et renverrait sans doute à une psychanalyse complexe. Ca m’a pris il y a quelques années à peine, en sirotant un Martini frappé, et cette vive curiosité résiste au temps. « Il y a certainement des raisons, des raisons profondes, mais c’est sans importance », pour citer Johnny Hallyday justifiant sa passion pour Hamlet. Je m’amuse régulièrement à décortiquer la saga cinéma du héros de Ian Fleming. J’ai presque tous les DVD, et certains même en deux versions – à l’occasion de Casino Royale, MGM vient de ressortir l’intégrale remasterisée et avec de nouveaux bonus, les bougres.

- D’une façon plus générale, je cultive un grand amour pour les navets au cinéma. Quand je ne vais pas dans les salles obscures (le dernier, c’était The Holiday, avec Cameron Diaz, et ça a au moins le mérite d’être honnête dès le titre : le scénariste du film était effectivement en vacances), on m’offre les DVD de films tout aussi légumineux, avec des monstres en caoutchouc animés par des câbles de téléphérique et des soucoupes volantes en bois. Mon frère m’a glissé Die, Monster, Die sous le dernier sapin de Noël et j’en meurs encore de rire. Pas revanchard pour deux sous, j’ai rétorqué avec Bons Baisers de Hong-Kong, des fantastiques Charlots (les vrais, pas le cabotin à la canne), pour son anniversaire.

- J’ai commencé ma carrière de journaliste comme pronostiqueur pour le tiercé. Je travaillais dans un quotidien régional, sur un bout de table partagée avec la préposée aux horoscopes et le nécrologue. Nous étions très mal payés, mais nous avions au moins la possibilité d’aiguiser notre plume. Et puis on s’amusait bien : il nous arrivait d’échanger nos rubriques à l’insu du rédac’chef. On n’y allait pas toujours avec le dos de l’écuyère et les lecteurs ont fini par monter sur leurs grands chevaux. Les actionnaires du journal ont pris le mors aux dents et nous avons été virés tous les trois, dans le désordre. J’ai profité de cette période de vaches maigres pour descendre l’Amazone en pirogue – un voyage épique.

- Petit, j’étais un grand rigolo. J’étais notamment fasciné par la vitrine d’un magasin de farces et attrapes, rue Montorge à Grenoble. Un jour de l’été 1977, cinq francs en poche et désoeuvré, j’ai acheté mon premier kit de boules puantes. Bravement, j’en ai fait rouler une sous le guichet du bureau de poste de mon village. Sentant la menace d’une fuite de gaz, les employés des P & T se sont aussitôt empressé d’appeler les pompiers… Ma première apparition (non signée) dans un journal : le sort en était jeté.

- J’ai le bricolage dans la peau. Incapable de planter un clou sans trouer le doigt avec. Toujours à inventer, à la recherche de subtiles dissymétries, je monte mes meubles à l’envers et provoque d’astucieux courts-circuits quand il faut changer une ampoule. En trafiquant les fils électriques de la cuisine, j’ai même créé un système de va-et-vient sportif : il faut appuyer sur deux interrupteurs, éloignés de cinq mètres, pour éteindre ou allumer le plafonnier. Qui ne s’allume plus du tout depuis des semaines, puisque l’ampoule est grillée (et plus grillée que mes œufs au plat, c’est dire).

C’est fini. Et c’est tant mieux parce que je ferai pas ça tous les jours. A vous les studios : Ardalia, La Vita Nuda, Anne V., Daltonien, Nziem par exemple, hein ?

panne de sens

Panneau

Quebrada de Humahuaca, Argentine, le 10 août 06


L’Homme est-il condamné à l’affreuse, à l’absurde solitude dont la course pour le profit personnel et l’accumulation des richesses révèle l’insondable gravité ? Peut-on encore le doter d’une destinée, d’une signification collective ? Caractéristique marquante de notre espèce : nous savons nous interroger sur notre propre nature. Nous savons nous remettre en question, à l’échelle individuelle. Inexplicablement, cette singularité n’est jamais relayée par les dirigeants, actionnaires tenaillés par d’immuables ratios de gestion et politiques aux visions d’un avenir en pourcentage. On constate alors que dans le règne animal, la règle sociale est une loi naturelle, qui ordonne à chaque espèce sa survie, et que ces règles-là sont sans cesse broyées dans les sociétés humaines, jusqu’à menacer celles-ci de disparaître. L’intelligence égoïste fait échec à l’instinct social. C’est elle aussi qui, en imposant des valeurs de performance, de compétitivité et d’asservissement dénoue notre lien à la Nature, notre amour inconscient et gratuit pour elle. La méditation sur la vie et sur la mort, débarrassée de toute référence à Dieu (tel que créé à l’image de l’homme du moins), est une condition nécessaire pour une prise en compte de soi et des autres. A croire que la vie les émerveille si peu, que la mort ne les meurtrit jamais : ceux qui nous gouvernent semblent si loin d’avoir adopté cet exercice de conscience.

faux-amis comme cochons

Le_cuis_cest_lui

Cochon d'Inde sauvage - Cavia aperea, Iguazu, Argentine, le 14 août 2006

On nous a encore menti. Le cochon d’Inde ne provient pas de l’Inde, pas plus que le chou de Bruxelles n’a le goût des frites. Le cochon d’Inde est originaire d’Amérique du Sud, et plus précisément du centre du continent. Tromperie sur la marchandise, les pet shop boys nous ont pris pour des pigeons. Et ceux qui tenteront de se défendre en rejetant une nouvelle fois la responsabilité sur l’astrolabe dézingué de Christophe Colomb devront trouver un avocat sérieux : le Génois n’a pas visité ces contrées (ni sa femme inventé les gâteaux au reste). Sait-on d’ailleurs, pour situer la fiabilité de sa girouette, que l’explorateur italien vécut principalement en Espagne ? Bref. Il y a de quoi manger sa boussole quand on apprend aussi que le cochon d’Inde se dit en anglais guinean pig, autrement dit cochon de Guinée. Comme chacun sait, la Guinée est un pays d’Afrique occidentale, où la densité des cochons d’Inde au kilomètre carré doit avoisiner celle des hamsters femelles dans la capitale des Pays-Bas. Non, pour garder à peu près le nord, le mieux est d’opter pour la traduction argentine du cochon d’Inde : le Cuis, qui n’est autrement qu’un village viticole de l’est de la France. On vous dira aussi que la partie supérieure de la jambe ne s’écrit pas ainsi, mais depuis la généralisation du langage sms, ce genre d’entorse à l’orthographe est désormais pardonnable. Messieurs, évitez simplement d’entrer dans une animalerie en criant « Je veux voir vos cuis » à la dame en blouse verte derrière le comptoir. Ca ferait mauvais genre et vous risqueriez même de passer pour un cochon... dingue.


"Si tu veux être heureux un jour, marie-toi donc
Si tu veux être heureux dix jours, tue ton cochon."
(Proverbe picard)

le cri

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Elephant de mer du Sud - Mirounga leonina, Péninsule Valdès, Argentine, le 24 août 06


Dans le regard des animaux passe parfois un sentiment qu’on jurerait de la colère. Et pas seulement une colère instinctive et froide ou une antipathie réflexe. Non, plutôt une mise en garde violente contre ce que nous sommes. Une invective muette et d’autant plus cinglante, un cri étouffé de souffrance qui interroge la présence humaine et son acharnement contre la vie terrestre. Massacré par l’Homme jusqu’au milieu du 20e siècle et braconné encore aujourd’hui, l’éléphant de mer semble avoir gardé contre nous une détresse aussi âpre qu’inamicale. Sa méfiance rouge d’effroi voudrait peut-être hurler à la fois une douleur et un message : que sera-t-on capable de faire demain après tout ça ? 

dans mon plumier (8)

Trogon_1

(Trogon surucua - Trogon surrucua, Iguazu, Argentine, le 14 août 06)

Vous dire, j’adore ces oiseaux. Les trogons hantent la majorité des forêts tropicales du globe, et voilà trois étés que leur vif plumage éclaire nos chemins. Il faut tendre l’oreille vers leurs sifflets doux, arpèges de syllabes roulées qui caressent la canopée, pour les repérer dans le feuillage. D'un continent à l'autre, les trogons ont toujours le même gabarit et leur costume est toujours dessiné de la même manière. Pour les nommer, on se fiera aux combinaisons des couleurs (du rouge, du bleu, du vert, du noir et du jaune) en haut et en bas. Pour corser le jeu, la femelle d'un espèce est parfois très semblable au mâle d’une autre. Le monocle fera alors la différence...

la pensée à marée basse

Sur_la_plage_abandonne

(Puerto Madryn, Argentine, le 21 août 06)

J’entendais l’autre jour Yann Moix dire qu’il fallait se méfier de "trop d’écologie", de cette façon "douteuse" de se prosterner devant la protection de la Nature. L’écrivain-cinéaste se hâtait d’une comparaison avec le culte de la sylve, de la béatification de la forêt par l’idéologie nazie des années 1930. Navrant. Encore une fois, la pensée se fige et se raccourcit, prend des chemins de hasard, pioche n’importe où avec pour seul but, pour celui qui l’énonce, d’être un peu plus original que le voisin. Quitte, d’entrée de jeu, à semer le doute dans les consciences pas encore préparées à l’enjeu de la réconciliation avec le vivant. Car il n’est question d’autre chose que de réconciliation avec la vie et donc avec nous-même dans l’écologie. La dégradation continuelle de la Nature est une preuve de plus, après les guerres et le creusement des inégalités sociales, du mal-développement de nos pays et des relations déshumanisées qu’ils entretiennent avec les régions du Sud. La perte de biodiversité procède des causes identiques à celles qui trafiquent le climat et obèrent l’avenir de l’Homme. S’élever contre le comblement des marais, la déforestation ou le bétonnage du littoral, ce n’est pas seulement pour garantir la pérennité des espèces vivantes qui s’y réfugient, c’est aussi combattre un mode sociétal en prenant le paysage, les animaux et les fleurs comme des armes à la fois affectives, esthétiques et scientifiques. Oui, le nazisme opposait la forêt à l’Homme et le subordonnait à elle. Confondre l’écologie et le nazisme, c’est encore opposer les destinées humaines et de la vie terrestre en général. L’écologie n’a d’autre but, dans son fondement original, que de promouvoir la maison-mère, la Terre, comme seul et unique lieu de vie et d’harmonie. Nous ne serons jamais assez écologistes tant que la pauvreté, la surexploitation, les fins de mois difficiles et le stress au travail (ne souriez pas) continueront de miner le bonheur individuel et collectif.

Pinochet et les autres

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(Plaza de Mayo, Buenos Aires, Argentine, le 29 juil. 06)

Hier, Pinochet est mort. Un symbole des heures sombres de l’Amérique du Sud disparaît. C’est une fête pour tous ceux qui ont subi dix-sept années de dictature au Chili. L’occasion aussi de rappeler aux plus jeunes les leçons de l’histoire. La mémoire du sang et des larmes est nécessaire pour éclairer l’avenir. C’est une fête avec un regret : la justice n’aura pas eu le temps de s’emparer d’Augusto Pinochet. Le chef de la junte militaire a été dénoncé avec force par les médias et le spectacle (souvenez-vous de la chanson de Sting, They dance alone, en 1987), certes. Rien n’aura pourtant vraiment troublé sa retraite dorée.

A croire que les dictateurs s’en sortent toujours. Qui se souvient de ceux qui se sont succédé dans le pays voisin, l’Argentine ? Quelle attention avons-nous porté à la tragédie des desaparecidos, citoyens dissidents qu’une Ford Falcon attendait au coin de la rue et qu’on jetait vivants au-dessus de l’Atlantique ? Trente mille morts sous les dictatures de gauche cautionnées par l’Union soviétique en Argentine (dix fois plus de victimes que sous Pinochet). Et un silence assourdissant en Europe occidentale. Un silence qui rappelle curieusement celui dont nos dirigeants, démocrates et républicains s’il en est, gratifient Vladimir Poutine aujourd’hui. Qui, suis-je bête, n’est pas arrivé au pouvoir par la force.

dans mon plumier (7)

Moqueur_de_patagonie_filtered

(Moqueur de Patagonie - Mimus patagonicus, Peninsula Valdes, Argentine, le 24 août 06)

Sa musique flûtée jaillit même au cœur de l’hiver austral. L’oiseau moqueur, symbole des espaces désolés du continent américain, chante la vie quand rien ne la laisse deviner. Le moqueur était le premier animal à rompre la solitude givrée des matins patagons. Poète du défi, il jetait ses strophes mélodieuses à l’assaut du vent – qui bientôt cesserait. A l’entendre, l’espoir jamais ne se tait. Ce joyeux drille n’a pas eu froid aux yeux. Il est venu se percher à quelques dizaines de centimètres, attirant à la force de son chant d’autres oiseaux jusque là invisibles. C’est ainsi que grâce à lui, nous fûmes bientôt entourés d’une douzaine de becs, dont il fallut calmer les appétits avec les biscuits de notre petit déjeuner.

enfin l'île

Lle

(Isla de los Pajaros, Peninsula Valdes, Argentine, le 24 août 06)

C’est tout au bout du monde, ou l’impression qu’on en a. Un monde en état d’équilibre, son rivage indéterminé, presque sans repère, jardiné par le râteau du vent et la vague patiente. Ici nulle tempête. L’océan ne gronde pas, il se coule entre des rochers qui s’écartent pour lui, se réchauffe un peu dans l’anse avec les baleines et reste là. Le papa d’un petit prince a survolé l’endroit maintes fois au début des années 1930. Il s’est laissé inspirer par la vastitude de la toile bleue. L’île au milieu de la baie lui a soufflé une histoire de boa qui dévore un éléphant… Un point à fixer au devant des jours, mais qu’on s’efforcera de ne jamais atteindre. D’ailleurs on ne foule cette île qu’avec le rêve. Elle abrite une colonie de 500 manchots de Magellan.

Le décor m’a rappelé aussi une bien vieille rengaine - griffonnée dans ma dix-huitième année.

Un tout petit bout de terre avec une dune
Et trois arbres minces que le vent berce à peine
Enlacé par la mer, adoré par Neptune
Que je vois s’amuser sur le dos des baleines.
Quelques vagues timides aux reflets de tulle
Ourlent le sable de mon île…

Quand le soleil a laissé fondre tout son cuivre
Et s’est agenouillé pour cueillir des rayons,
Je m’étends sur la plage et je ris à poursuivre
Dans des songes très sages un frêle agrion.
Comme hier au berceau je referme mes poings :
« Regarde, maman, c’est mon île ! »

Parfois si le silence est trop grand je m’en vais
Poser mes pieds nus sur les chaos bleus et roses
Là, frégates et fous, gardiens de ma ferté,
M’offrent en ricanant quelques secrets en prose.
Comme un poète enfant qui se cherche des ailes,
Je m’élance du haut de l’île…

Un tout petit bout de terre avec une dune
Et trois arbres minces que le vent berce à peine
Enlacé par ma mère, adoré de Neptune
Que je voudrais tant voir amuser mes baleines.
Quelques vagues timides sur la vie qui dort
- Emportent mon âme docile…

dans mon plumier (6)

Pipinguan_filtered

(Pénélope à front noir - Black-fronted piping-guan, Pipile jacuntiga, Iguazu, Argentine, le 14 août 06)

Dans la liste des oiseaux que nous nous étions fixés de voir en Argentine, nous avions omis celui-là. On disait la pénélope à front noir devenue si rare au sud du bassin amazonien que nous avions perdu tout espoir de la rencontrer avant même de partir. Son observation à la frange de la forêt d'Iguazù, tout près des passerelles qui mènent les touristes aux chutes d'eau, a rallumé la foi. Je ne peux plus me résoudre aux prévisions alarmistes sur la perte de biodiversité, selon lesquelles 50% des êtres vivants vont disparaître d'ici 2050. L'Homme va réagir. Il va prendre conscience du beau, s'en remettre aux sources du rêve, il va accepter de cohabiter avec la vie terrestre. La Nature va resurgir, et là voilà déjà.

la ligne de partage des hommes

Le_petit_canal_en_noir_et_blanc

(Puerto Piramidès, Argentine, le 24 août 06)

Mes amis sont presque aussi loin que mon enfance. Je les vois si petits sur l’horizon des ans – et mon enfance est encore si grande. Les joies, les chagrins sont des chemins qu’on emprunte toujours seul. Ils ne nous font pas grandir, ils nous éloignent. L’émotion est une déroute. Elle sépare ma conscience du monde de la conscience du monde.

la mémoire le fil

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(Péninsule Valdès, Argentine, le 23 août 06)

Rien ne revient jamais vraiment.

Juste les souvenirs.

Et puis les souvenirs des souvenirs.

Et à peine ce que les photos encadrent.

Tant qu'on sait encore les voir.

pas de deux

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(Buenos Aires, Argentine, le 30 juil. 06)

L’amour ne rapproche rien, sinon le désir d’amour, des rêves qui tendent les mains vers quelque chose qui n’est plus l’amour. Et l'enfant qu'on porte n'est jamais l'enfant de l'amour, juste l'enfant d'un désir - ou d'une défaite. Aimer vraiment, c’est se détacher de la réalité d’aimer, une réalité qui ne danse jamais comme dans le rêve. Aimer, c’est songer creux, c’est craindre l’hiver qui s’approche, c’est s’habiller en rouge, se protéger du froid, s’abriter du vent, c’est parler de la pluie à l’épicière, se tenir debout, penser à la rue, emporter son enfance, passer dans la foule, ôter son visage, traverser la ville. Aimer, c’est fuir.

Celui à qui n’ont pas souri les lèvres de sa mère,
Il ne s’assoira pas à la table du dieu,
Il ne partagera pas le lit de la déesse.
(quatrième églogue de Virgile).

le capybara, vous connaissez?

Capi

                             (Capybara - Hydrochaeris hydrochaeris, Esteros de Iberra, Argentine, le 16 août 06)

C’est un vrai bonheur quand on tombe nez à museau sur un capybara la première fois (j’admets la relativité de la notion du bonheur, mais il faut avouer qu’il est plus plaisant d’être bousculé par cette bestiole sur un chemin en Argentine que de se faire renverser par un autobus à Paris). Pesant jusqu’à 65 kg (à un kilo près, je suis un capybara, le destin tient à pas grand’chose) pour pas loin d’un mètre, c’est le plus gros rongeur du monde après l’homme (quand ce dernier ronge son frein). Fréquent dans les marais du nord du pays où il n’est plus chassé (on s’est jadis excité sur sa chair, heureusement Marc Veyrat est passé par là), il a adopté un comportement plutôt confiant et même placide. Reste que son indolence est contagieuse. En deux jours d’observations, enthousiastes d’abord (oh ! un capybara !), tout juste polies ensuite (ah, un capytruc) puis franchement  résignées (on change le parquet à la rentrée ?), on ne l’a jamais vu faire autre chose que brouter et dormir, le plus souvent en même temps. Ses étreintes étant très loanesques (c’est-à-dire de nuit et immergées), le capybara ne nous a même pas offert un poil de sa vie intime. En apprenant que cette tondeuse à gazon sans moteur ne se nourrit que de trois espèces de plantes sur les milliers que compte son jardin, on a fini par lui trouver le charme discret d’un baril de désherbant sélectif.


dans mon plumier (4)

Grande_aigrette

(Grande aigrette - Egretta alba, Esteros de Iberra, Argentine, le 18 août 06)

Ces grands oiseaux au cou interminable ont toujours l'air d'interroger le monde. Attentifs au moindre souffle qui passe dans les roseaux, ils piquent aussi du bec au plus léger miroitement des alevins sous l'onde. Leur patience à la pêche vaut celle des joueurs de cartes de Cézanne.

La grande aigrette est un héron dont les populations progressent à l'échelle mondiale. Il est l'un des rares oiseaux représentés sur tous les continents, au même titre que d'autres plumes blanches : l'élanion et le gardeboeufs par exemple. Quand on sait que les effectifs des corbeaux et des sansonnets pointent également à la hausse, on peut se demander si l'avenir des oiseaux ne va pas se jouer en noir et blanc.

après la lune

Boue

(Puerto Madryn, Argentine, le 21 août 06)

Les jours sont passés, les nuits sont plus pâles.
Toutes traces éperdues de solitude.
La mer, j'apprends à la lire vague après vague, chante la défaite. Un rêve échoué d’avoir voulu briller trop fort.

obsécration

Lune_filtered

(Quebrada de Humahuaca, Argentine, le 10 août 06)

Dans ses sourires se lit l'aventure des marées. Dans ses yeux le goût du large. Je cède une confidence à sa nuque d'or et déjà les mouettes viennent nicher. A leurs plaintes répond son cri.  Il suffit alors de se donner la peine d'entrer. Mon obsession : m'abreuver à sa nuit d'obsidienne. M'enrocher à la chair douce et dure de son étoile, comme on se glisse dans le bonheur du monde. Obstinément, jusqu'aux écumes du matin. Juste avant l'obsolescence.

en lacets

le baiser
(Martina & Joni, Puerto Madryn, Argentine, le 26 août 06)

A l’arrière des taxis, sur les bancs publics ou contre le mur des usines, c’est toujours le même baiser. Mémoire heureuse de la langue, qui assure la continuité des dialogues quand la bouche est pleine et l’oreille sourde, le baiser excite, exalte, expie, instille. Le baiser est un monde en soi, peuplé de mystères et d’incertitudes, un monde sans horloge ni lave-vaisselle. Le baiser n’a pas besoin de Nicolas ni de Ségolène pour se transmettre en 2007 et au-delà. Le baiser n’a pas de nom, d’ailleurs il ne s’appelle pas. Il reste libre de droits et ne coûte généralement pas plus cher que quelques battements de cœur. Le baiser se méfie des postures et déjoue les circonstances. Il est universel et détaxé, il prend une patinette pour sillonner les rues mais traverse le ciel sans kérosène. On pourrait le comparer à la prière quand il s’attarde au bord des lèvres et fait plisser les yeux, mais il n’a pas de chapelle et ne se confessera jamais. Finalement, le baiser est un silence. Pas le silence d’un oiseau, non, plutôt celui des arbres, juste avant le chant des premières feuilles sous la pluie tiède. Avril en octobre, c’est la magie du baiser, mélancolique et joyeux à la fois, qui défie les saisons et les âges et les messes. En baskets ou en talons aiguilles, qu’importe les galoches : le baiser court à travers le monde pour dire aux enfants de faire des dessins, aux vieillards d’écrire des romans et à l’amour de réinventer la vie.

involution

Galet_filtered

(Puerto Madryn, Argentine, le 22 août 06)

Refuser la résolution dramatique, écarter les convictions. Eluder les paroxysmes. Contourner les assertions. Insinuer la retenue. S’extirper de l’exaltation de l’esprit. Laisser rouler le miracle des aléas. Se fasciner pour le silence.

Aimer enfin.

"A l'intérieur des yeux fermés, fermer encore les yeux. Alors même les pierres se mettent à vivre." (Wim Wenders, les Ailes du Désir)

stabat mater

Femmes_entre_elles

(Humahuaca, Argentine, le 10 août 06)

Plus de 10 % des femmes d’Amérique du Sud deviennent mères avant l’âge de 12 ans. Ce chiffre atteint 16 % au Brésil.

Pourtant, les chiffres officiels rapportent que plus de 70 % d’entre elles ont accès à la contraception, un taux pas si éloigné de celui de l’Europe. Mais face aux moyens de communication développés par l’Etat, la religion fait de la résistance. Dans les contrées les plus reculées, c’est l’Eglise qui impose encore ses doctrines. Au Pérou, l’an passé, elle a réussi à faire interdire la gratuité de la pilule du lendemain. Si le taux de fécondité est en train de baisser en Argentine, cette décrue ne se fait pas au même rythme selon que l’on habite à Buenos Aires ou dans les Andes, où les familles de huit enfants et plus ne sont pas rares.

sui generis

Enfants

(Puerto Madryn, Argentine, le 22 août 06)

Les vagues font des zooms avant et des travellings arrière...

La plage superpose les chances de se souvenir, cristallise le passé en ses sables pour donner son sel au présent. Même en rêve, un bord de mer, c’est toujours le bord d’un constat autobiographique. Un point de coalescence où l’insouciance et la gravité ne cessent de se nouer. La rencontre du cinéma de tous les jours et de la vie rêvée, le cinéma e