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APRES LA LETTRE

Malaisie

plus qu'assez du crustacé

Stradivarius

Crabe violoniste dans la mangrove de Kuala Selengor, août 2005

"Tout ce que je sais, c'est qu'il y avait dans l'histoire un homme qui s'appelait Eros et que la rose l'appelait en mourant. Le coeur de la peinture, c'est parfois le coeur même de la terre, quelque chose qui bat quelque part." (Jacques Prévert, Fragment d'une lettre adressée à Mayo)

le ponton des partages

Enfants_malaisie

Enfants du village de Tasik Chini, Malaisie, août 2005


Pas d’autoroute pour atteindre le village de Tasik Chini. Trois heures pour faire cent kilomètres, trois heures entre jungle et prairies et lacs, pour rejoindre un prophète tamoul et ses contes plein de vérité.

Ici les papillons, les calaos, les grenouilles, les geckos et les enfants prenaient ensemble le temps de l’insouciance, le temps des rires, le temps du temps. Chaque jour les gens du village empruntaient ce ponton rafistolé au-dessus du lac. Selon l’heure, on voyait passer les grands-mères avec du linge, les pêcheurs avec leurs filets, des jeunes filles sages sous des ombrelles et des adolescents un peu plus remuants, surtout l’après-midi à la sortie des classes. Le ponton tenait par la grâce d’Allah et entre ses planches vermoulues grimpaient les roseaux. Et pourtant toutes les personnes l’empruntaient avec la même assurance, semblant presque danser dessus. Le confort est aussi une question d’habitude.

Il y a un bout d’autoroute à la sortie de ma ville, qui ne sert plus à rien. Juste une bande grise et morte, qui n’a plus subi la morsure des pneumatiques depuis quatre ans au moins. Et vous savez quoi ? Ce bitume a commencé à se lézarder un peu partout. En ont jailli des herbes, celles que les esprits étroits nomment « mauvaises ». D’ici peu, c’est sûr, et si la bretelle ne rouvre pas, on verra des papillons voleter autour.

la dernière foi

Foret_demeraude2

Taman Negara (la plus vieille forêt du monde), Malaisie, août 2005

 

Ce qui restera de jungle dans vingt ans, c'est aussi tout ce qui restera de mystère et de ferveur terrestre. Le génome de l'orgasme féminin aura été parfaitement cartographié, le népotisme et la ploutocratie enfin découverts par les médias et la course des nuages sera mesurée à la nanoseconde. Le lambeau de forêt résiduel tiendra lieu de temple vivant pour les derniers rêves. La jungle sera l'ultime charade pour des milliards d'enfants déracinés : mon premier est un Oiseau de Paradis, mon second est un Orang-outan, mon troisième est un Tamanoir, mon tout vit depuis des millions d'années, chante et bruisse et pleure et suffoque. Forêt d'amère ode : depuis Noël 2007, mon beau sapin, la réforme du Code forestier brésilien autorise les cultivateurs à déboiser la moitié de leurs parcelles, contre 20 % auparavant.

la solitude du petit singe

Shock_the_monkey_to_life

jeune Semnopithèque malais (Presbytis femoralis), Fraser's Hill, Malaisie, 3 août 2005


"Les marchands s'installèrent sur le parvis de ma cathédrale et c'est eux qui occupèrent l'espace jusqu'à l'horizon des terres émergées. Ils envahirent aussi la mer et le ciel, et les oiseaux de mes rêves ne purent même plus voler. Ils étaient pris dans les filets du peuple des marchands qui remplissent la terre, la mer et l'air, et qui vendaient les plumes de mes oiseaux aux plus riches. Ceux-ci les plantaient dans leurs cheveux pour décorer leur narcissisme et se faire adorer des foules asservies.

Le glacier de mes rêves ne servit qu'à alimenter le fleuve de la technique et celle-ci alla se perdre dans l'océan des objets manufacturés. Tout au long de ce parcours sinueux, enrichi d'affluents nombreux, de lacs de retenue et du lent déroulement de l'eau qui traversait les plaines, les hiérarchies s'installèrent.

Les hiérarchies occupèrent l'espace humain. Elles distribuèrent les objets et les êtres, le travail et la souffrance, la propriété et le pouvoir. Les plumes bariolées des oiseaux de mes rêves remplissaient l'espace au hasard comme le nuage qui s'échappe de l'oreiller que l'on crève avec un couteau. Au lieu de conserver la majestueuse ordonnance de la gorge qui les avait vus naître, elles s'éparpillaient au hasard, rendant l'air irrespirable, l'eau impropre à tempérer la soif. Les rayons du soleil ne trouvèrent plus le chemin qui les guidaient jusqu'au monde microscopique capable de les utiliser pour engendrer la vie. Les plantes et les fleurs asphyxiaient, les espèces disparurent et l'homme se trouva seul au monde.

Il se dressa orgueilleusement, face au soleil, trônant sur ses déchets et sur ses oiseaux morts. Mais il eut beau tendre les bras, et refermer ses doigts sur les rayons impalpables, nul miel n'en coula.

Et du haut du clocher de ma cathédrale, je le vis s'étendre et mourir. Le nuage de plumes, lentement, s'affaissa sur la terre.

A quelque temps de là, perçant le tapis bariolé dont il l'avait recouverte, on vit lentement poindre une tige qui s'orna bientôt d'une fleur. Mais il n'y avait plus personne pour la sentir. "

(Henri Laborit, Eloge de la fuite, 1976)

Fleur

(Corcovado, Costa Rica, août 2004)

la politique de l'éjaculation précoce

Un_poisson_davril_toute_lanne

marché de Tanah Merah, Malaisie, le 20 août 2005


Je n’ai pas d’image moins triviale pour qualifier l’action politique telle qu’on nous la sert depuis (au moins) l’été dernier en France. Ses détracteurs ne s’y étaient pas tellement trompés : la frénésie du candidat Sarkozy aura bien déteint sur les mouvements du président face à ses responsabilités. Emblématique de nombre de ses prestations, sa volonté de relever les quotas européens de pêche témoigne d’un empressement bien regrettable. Hardi petit ! Nos océans sont presque vides mais le chef de l’Etat veut permettre aux pêcheurs de se dépêcher d’aller racler les derniers fonds. Sans aucun souci de long terme, ni pour les stocks ni pour les travailleurs de la mer eux-mêmes, qu’on encourage donc à s’étouffer avec les ultimes arêtes de cabillaud.

Ce n'est pas faire montre de tendresse que de précipiter ainsi les pêcheurs à leur perte. N’aurait-on pas mieux fait de réunir la profession et les syndicats pour lancer un vaste chantier de restructuration du secteur, en reconnaissant au passage la nécessité de désindustrialiser une partie de la flotte ? Eût-il été faire insulte à l’intelligence humaine d'admettre l’impasse de la pêche telle qu’on la pratique depuis trente ans ? A satisfaire aussi bassement les revendications d’une poignée des pêcheurs, on offre à ces derniers, et par là même à l'ensemble des Français, une vision bien raccourcie, sinon vulgaire, de l’action politique. Quand on manie les grands concepts tels que la politique de civilisation, quand on sait prononcer un discours tel que celui qui clôtura du Grenelle de l’Environnement, on est en droit d’attendre autre chose que des agissements à l’emporte-pièce et ces caresses de fier-à-bras. A part ça, j’espère que Carla est heureuse.

(bande-son : "Relax (don't do it when you want to come) - Frankie goes to Hollywood)

la maison de mes rêves

Maison

Taman Negara, Malaisie, le 8 août 05

Il y a quelques pages blanches au milieu de mes carnets de voyage. Des petites pertes de connaissances, des dilutions, sauvées in extremis par une photo. De cette fin d’après-midi du huit août deux mille cinq, je n’avais gardé qu’un très vague souvenir. Je me rappelle maintenant qu’elle fut l’une des plus humides de l’été. Il eût sans doute été plus sage de rester à l’auberge en attendant que l’orage fut complètement évacué mais il me démangeait trop de repartir à l’aventure avant la nuit. Le village s’enfonçait déjà dans le silence lorsque je le quittais, quelques volets se repliaient derrière mon passage. Sur la forêt régnait une clarté rubigineuse. Le chemin coupait à travers les hévéas, aussi raide et sinueux qu’un serpent, et une boue grasse et orangée lestait mes semelles. Je dus parfois m’agripper aux racines et aux lianes pour éviter de glisser sur des armadas de sangsues, dressées devant moi comme des clous. Un écureuil volant se mit à hurler dans les branches, effarant les calaos rhinocéros, ces oiseaux qu’on ne voyait jamais et dont le cri sourd et creux se démultipliait au loin à une vitesse prodigieuse. Au bout de mon effort, j’atteignis cette clairière. Je fis le tour de la maison. Rien d’autre qu’un drôle d’animal comme une fouine qui faillit me passer entre les jambes. Je vins m’asseoir au bord du talus qui surplombait la jungle vers le village. Le petit animal réapparut brièvement entre des troncs coupés. Des rires d’enfants résonnèrent près de l’étang, bientôt couverts par l’adhân, l’appel à la dernière prière. Je n’avais jamais revu cette photo jusqu’à ce soir, et alors que je cherchais un souvenir pour border ma nuit. Mes endormissements ont horreur de la page blanche.

en traversée

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train de nuit en Malaisie, août 2005


 


Cinq cents kilomètres et presque quatorze heures. A défaut de prouesse technologique, le train aura réussi l’exploit de prendre la mesure du temps nocturne. Il a sondé la nuit dans ses entrailles rocheuses, ourlé les mystères de la jungle noire.

 

Et chahuté les sens.


Le nez collé à la fenêtre depuis ma couchette, j’ai vu la forêt et la brume s’entredéchirer, tandis que des ruisseaux de boue gonflaient leur rousse rumeur sous la pluie tenace. De ponts en villages égarés et de viaducs en gares perdues, le fracas ferreux strié de sifflets rouillés m’a tenu éveillé jusqu’au triomphe de la lune sur un océan vert enfin dompté. Il était près de trois heures.

 

J’aime voyager la nuit. L’obscurité réveille l’âme secrète du pays, à moins qu’elle n’éveille l’âme tout court. La nuit héberge tout ce que l’aveuglante clarté du jour avait volé à l’imagination. Lumières, lueurs défilent comme autant de signaux à déchiffrer. J’épie la moindre trouée, la plus petite flamme, que le rythme du voyage et les obstacles réduisent presque aussitôt à la sensation du souvenir. La nuit devance les certitudes – et les désastres de la conscience. Son train fait de la vie un poème qui ne tient pas en place.