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APRES LA LETTRE

Maroc

le spectateur infidèle

Marrakech

sur les toits de Marrakech, Maroc, avril 2005

C'est la douceur du vent, sa légèreté amicale et odorante, qui m'a surpris d'abord ce soir-là. Le vent d'ordinaire me pique et m'agace. Là, il était de mon côté, chien haletant son dévouement, enveloppant mes gestes, les tirant l'air de rien. Et puis le décor. Cette ville à l'envers, tout en désordre et chambardements, comme les coulisses d'un vieux théâtre trébuché, m’invitait à plonger en elle. D’ici, la scène resterait déserte, à part une femme qui se faufila brièvement entre deux antennes de télévision pour accrocher du linge. Le déclin du soleil faisait cependant monter jusqu’aux toits la clameur de la place Jemaa El-Fna et ses klaxons. Plus l’ombre s’étalait, plus le chahut enflait : ce que la lumière cédait d’espace, la rumeur s’empressait de le remplir. Il n’y eut bientôt plus qu’une foule fantomatique et grondante, marée de personnages invisibles, armadas de marchands embusqués, tohu-bohu de touristes, taxis brimbalants et autres factionnaires de la nuit. Je resterais là jusqu’à l’heure où les étoiles tatouent le front, fasciné par ces chants d’outre-rue, oubliant même le dernier souffle du vent éventré par la pointe des minarets.

lignes brisées

Erg

Erg Chebbi, Maroc, avril 2005


 

N’est-il pas de géométrie plus savante, de ligne plus monumentale que celle tracée par le vent et vernie par le soleil ? Dans le désert, il y a deux artistes : le souffle du ciel est architecte, l’astre ébloui est peintre. En son creux, l’oasis livre une guerre indolente à son ombre : figés dans un contre-jour implacable, les palmiers font figure de soldats vains. Leurs grands sabres épineux, ils les brandissent contre une torture sans haleine, contre d’illisibles perspectives ennemies. Nulle échappée : le haut mur oblique des dunes érige une prison aiguë, dont les parois semblant danser sous la chaleur ne sont que le reflet de l’âme déjà, encore, éternellement, vacillante.

indéfinis sables

Urnes_et_seaux

Erg Chebbi, Maroc, avril 2005


 


Midi dans les sabliers de l’oubli. Dix ou douze palmiers fichés là, les seuls à marquer la verticalité d’un élan. Sous l’ombre, les hommes n’essaient même plus de tenir debout. Pas de pain à sanctifier, rien pour les sauterelles. Leurs têtes sont tournées vers la ligne d’horizon brisée, guettant l’improbable signal, de là-bas où les enfants s’immolent. Seul l’oiseau sait d’où viendra l’avènement de la compassion.

 

Echanger nos siècles de désert contre une seconde de sa mémoire...

vagues à l'âme

Dune_filtered

Dunes de Merzouga, Maroc, le 12 avril 2005


 


Du désert au désir, il n'y a qu'une dune de lune qu'on franchit chaussé de rêves. Le désert, c'est une pâture qu'on donne à des ombres, un océan cédé à tout son sel. C'est le désir inépuisablement foulé de voir naître quelque chose.

[Le désert me manque, son plain-chant du soir, son mouvement fatigué. Je n'imagine pas encore celui que je verrai cet été - ni son odeur, ni sa chaleur]

l'aiguillage

Sous_le_soleil

(Rissani, Maroc, le 15 avril 05)

Quelque part, au milieu du voyage, elle lui avait dit qu’elle voulait bien qu’il l’embrasse. C’était dans un endroit plein d’ombre et de reflets, qui semblait à l’abri du temps. Rempli de silences et de bruissements, de mouches et de cascades. L’odeur chaude des épices remuait le ventre et sa main à elle soudain sur sa hanche à lui attisa une lueur. « Je veux bien que tu m’embrasses », comme l’enfant qui réclame son obole de tendresse. Et il l’avait embrassée, d’un baiser furtif sur le front d’abord, pour appeler sa bouche ensuite. Les arômes mélangés de myrte et de coriandre piquaient la langue. Ils soulevaient les épaules, infusaient les salives, traversaient les souffles. Un instant que l’émotion suspend et efface un peu. Ce soir, l’homme se frotte le crâne. Il n’a plus la ressource. Il a perdu le cœur. De sa fenêtre, une chapelle dont on voit à peine la ruine. Une photo punaisée, un cendrier plein. Les clichés du vide. Il repense au dédale bleu des jours semés derrière lui. Impossible de retrouver le chemin dedans.

« Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. Même chose m’arrive à l’égard des sociétés et des hommes. » Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe