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APRES LA LETTRE

Namibie

vague d'or

Swakopmund

Swakopmund, août 2003


La barque jaune dansait sur les flots, arrimée à quelques brassées de la crique. Nous avions pris l’habitude de nager jusqu’à elle et de nous installer en son fond, les bras ouverts pour embrasser le soleil qui cuisait nos peaux.

Vous aviez une vingtaine d’années. Nos serviettes sur la plage se touchaient parfois. Un jour de canicule nous avait poussés en même temps jusqu’à cette barque. Nous échangions très peu de mots, moi empêtré dans un anglais scolaire, vous avec cet accent hollandais forcément vélaire. Mais les sourires savaient s’appeler, le vôtre d’un bleu de ciel qui mordait la noirceur à peine masculine de mes quinze ans. Au gré des courants indicibles, nos retrouvailles si loin, si près du monde étaient devenues rituelles. Je guettais votre arrivée sur la plage et aussitôt j’allais m’embarquer. Vous me rejoigniez, parfois très tard et après de longs détours, parce qu’il ne fallait rien laisser deviner de notre secret. Cette connivence quasi muette me fascinait. Le silence clapoté et le confinement du petit bateau attisaient chaque jour un peu plus le trouble de votre présence. Aujourd’hui encore, je pourrais compter les gouttes d’eau qui perlaient sur vos bras veinés de sel. Vos yeux saphir, vos dents régulières et éclatantes entre vos lèvres offertes font toujours tinter mes sirènes. Et c’est la même brûlure encore que celle qui troua ma chair immobile lorsque vous vous laissiez glisser le long de mon ventre. Je ne comprenais pas votre dévotion mutine et appliquée sur ce corps que vous m’aidiez à découvrir, moins encore ces dilacérations soudaines au bout de moi. Mais que faut-il comprendre de ce que l’on aime ? Je ne vous touchais pas, ce plaisir m’effrayait trop. A chaque fois, ma pauvre raison m’ordonnait de vous rayer de mon été au plus vite. Et chaque soir au fond du lit me revenait déjà l’envie de vous retrouver le lendemain. A la même place, sous le même soleil. Je n’espérais rien d’autre que ce soleil à partager, remettant jour après jour ce privilège instable sur le tapis de la complicité passive.

Un jour où la tramontane de l'après quinze août s’était levée, la barque tangua vide dans les vagues. Vous m’aviez peut-être dit au revoir, je n’ai jamais compris les mots qui avaient escorté vos gestes de la veille. Ils sèchent encore sous le vent, comme ces étoiles de mer ornées d’épines que les vagues abandonnent à la fin de l’été.

free music

(L’air saturé d’humidité des rivages coquets et des forêts de pluie crée des effets d’estompage que renforce la lumière rasante des couchants et des matins. Et je me rêve déjà à Fort Cochin entre deux averses de mousson. Entre deux souvenirs…)

plage avant

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Glace

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La mer est encore loin d'ici mais les premiers vrais assauts du soleil printanier font monter des marées de phéromones. Manière de célébrer la surexposition des jupes, l'animalité croissante des regards et les terrasses passées au mode gourmandise.

[Magnetic Island - Queensland, août 2007, Cape Cross - Namibie, août 2003]

une déontologie de l'émotion

Tenebrion

Ténébrion du Namib - Onymacris unguicularis, Namibie, août 2003



L'émotion est un loup au pelage profond qui se fouille à pleines mains. On creuse l'émotion, agenouillé tel un chercheur d'or, tel un mécréant converti à l'autel d'une femme. L'émotion se chuchote d'elle-même, se suçote à sa source, dans l'apesanteur et la ténuité. Elle n'est pas soutirée par les autres parce qu'elle vaut mieux que ça : on ne la troque pas, on ne l'échange pas puisque sa vérité est immatérielle par essence. Emouvoir n'est pas conditionner : l'expérience émotive est personnelle, elle se vit de soi par soi-même. L'émotion passe en fraude à travers les mailles de l'esprit, même si celui-ci lui offre souvent une caisse de résonance. L'artiste qui sait émouvoir émeut parce que les fils de son stratagème sont invisibles (c'est le talent), ou alors parce qu'on l'a vu embarrassé par sa propre émotion (c'est le génie).

 

L'animal suscite l'émotion de l'observateur humain, soit parce que la créature renvoie à notre propre geste (émotion de l'unicité du vivant), soit parce que son comportement reste inexpliqué (émotion du mystère). Aidé par ses longues pattes postérieures, le ténébrion du Namib soulève l'extrémité de son abdomen au-dessus des grains de sable pour capter les moindres gouttes d'humidité suspendues dans l'air. L'instant de cette prière est très court : juste après la fraîcheur de la nuit et alors que le soleil pointe à peine, c'est-à-dire au point optimal de condensation (émotion de l'équilibre). La goutte va couler lentement le long de son corps pour atteindre finalement ses pièces buccales. Rien ne vient les matins trop ventés ou la goutte tombe si l'animal est dérangé. Il peut alors ne pas survivre à une journée brûlante (émotion de la fragilité de la vie).

allègement

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Eléphant d'Afrique - Loxodonta africana, Etosha, Namibie, le 11 août 2003


 


Quatre jours de repos. Bien mérités, m'a souri une cliente ce soir. On a beau se passionner pour son métier, on peut finir par mériter d'autres étreintes, à force de s'ébattre dans des journées de quatorze heures. Fuis! m'intiment des pierres de fatigue au fond du coeur. Je m'en vais saluer les hérissons, guetter les vivants, traquer les fantômes. Je vous reviens lundi, avec des images d'un pays d'abandon et de bonheur. Que votre joie demeure.

accroupissements

Girafe_2

girafe - Giraffa camelopardalis, Etosha, Namibie, août 2003

 

Selon le Livre de la Sagesse, dans la Bible, « Dieu a tout réglé avec mesure et avec nombre ». Je veux bien, mais quand même, la girafe ne se plie pas aussi facilement à ce précepte. La larve de la carpocapse était dans la passe-crassane : sur l’Arche de Noé, déjà, tout le monde n’était pas égal à la buvette.

cruelle saison

La_lionne

Lion - Felis leo, Etosha, Namibie, le 8 août 2003


 

L'hiver discrètement rallonge les jours
Qui nous séparent l'un de l'autre.

début du monde

Springboks

vers Sesriem, Namibie, le 30 juillet 2003


Nous avions avalé la piste tout le jour. Un goût de poussière dans la bouche. On s’essuyait les lèvres du revers de nos bras poisseux de sueur. Plus fatigués, plus hagards que les dernières antilopes qui se poussaient mollement devant.

Soir voleur d’hébétude.

Et c’est à peine si on entendait les étoiles s’ouvrir.