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28 mars 2006 dans Malaisie, rouge | Lien permanent | Commentaires (15) | TrackBack (0)
L'Escala, Espagne, le 18 mars 2006
L’idée d’autre part découle d’abord d’une disposition de l’esprit.
Et les bateaux de l’âme restent parfois désespérément à quai. On craint le vent mauvais, le mât branlant, l’avarie dans la soute. Le monde par le hublot ressemble alors à un décor de carton-pâte, figé, vidé par la peur. De Corfou, de Mayotte, des Bahamas, on ne voit toujours que la même plage, jonchée de goémons bruns. A voir comment le rivage partout se transforme et s’encombre des mêmes algues mortes, on peut se demander si ce ne sont pas des hommes apeurés, épouvantés par l'inconnu qui dessinent nos plages.
27 mars 2006 dans blanc, Espagne | Lien permanent | Commentaires (8) | TrackBack (0)
Echasse blanche - Himantopus himantopus, Aiguamolls de l'Emporda, Castello d'Empuries, Espagne, le 18 mars 2006
Personne ne l’a vue entrer. Elle s’est assise au fond de la salle, sur la banquette en skaï usé. Elle a défait son fichu rose fané, s’est contentée de regarder à droite, à gauche. Les passants couraient sur le bitume cloqué de grosses gouttes tièdes et les parapluies qui se pliaient dans la bourrasque lui dessinaient presque un sourire. Le garçon a mis un peu de temps pour venir prendre la commande. De toutes façons, d’après ses gestes, elle n’était pas pressée. Elle parut indécise et le serveur s’impatientait. A côté d’elle, des jeunes s’étaient bruyamment engouffrés, encombrés de banderoles, les vêtements et les cheveux dégoulinants. Ils manquèrent de la bousculer deux ou trois fois en s’installant. Elle fit mine de ne pas les remarquer, roulant ses petits yeux secs sur le spectacle de la rue. Finalement on lui apporta une infusion, peut-être du tilleul. Elle rappela le garçon après avoir fait couler un peu d’eau dans la tasse. Ils échangèrent quelques mots, presque sans se regarder. Des deux mains qui tremblaient, elle reprit de sa tisane et racla le sucre au fond de la tasse en faisant tinter la cuillère. Le temps passa, la pluie cessa. Les jeunes étaient déjà repartis à l’assaut des rues.
La mémoire des vieilles dames est soluble dans le tilleul :
- Je vous dois combien ?
- Comme d’habitude, c’est toujours 2 euros 60, madame.
De l’eau, du carbone, un porte-monnaie en cuir beige à fermeture dorée et quelques éclats de soleil mouillé sur un pavé de plus en plus glissant, ut fata trahunt. C’est tout ce qui reste aux gens quand on ne les voit plus.
24 mars 2006 dans Espagne, gris | Lien permanent | Commentaires (15) | TrackBack (0)
sur le chemin de Muntanya Gran, Toroella de Montgri, Espagne, le 18 mars 2006
Les mouches aussi ont le droit de croquer les grains du soleil.
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J’ai repris ce chemin que je n’avais plus suivi depuis quinze ou vingt ans. C’est un sentier qui conduit d’abord à la masure délabrée d’un berger, puis tourne et s’enfonce entre de longs pins grêles. La forêt franchit des murs en pierre, s’éclaircit par places et se fronce ailleurs. Elle ourle des collines moutonneuses à la laine vieille et parfois noircie par les incendies. Les pas crissent à peine dans la terre aréneuse et les fougères et les orchidées et les romarins et les fragons et les mousses et les asperges sauvages jaillissent à chaque enjambée. Etoiles blanches et taches mauves dans la lumière fine, baies rouges, tapis verts épaufrés, tiges rousses épissurées, épis roses : je souris à l’affolement des papillons et des abeilles dans ce carnaval de couleurs, d’arômes et de silences rimés. Les oiseaux restent à l'écart de la fête, mésanges huppées occupées à la houppe des pins, pics épeiches à leur forge, fauvettes pitchous sous les yeuses, et plus haut dans l'éboulis, merle bleu sentinelle. Quand le sentier sort vers le soleil, il coupe une dépression qui s’évase, semée de pierrailles ocres et plantée de hauts cyprès. Puis la forêt reprend ses droits, plus dense et épineuse. Je n’ai jamais franchi la citadelle de la deuxième colline. Il y en a trois autres derrière, que je n’arpente toujours que dans mes rêves. Il faut se garder des collines indépassables. Notre éternité commence là où le monde nous échappe enfin.
21 mars 2006 dans Espagne, jaune | Lien permanent | Commentaires (13) | TrackBack (0)
Ophrys de la Passion - Ophrys passionis, Empuries, L'Escala, Espagne, le 17 mars 2006
Et si on se faisait un printemps en amoureux?
[Les orchidées Ophrys pratiquent le leurre sexuel d'une manière incroyablement évoluée. Elles imitent l'aspect et l'odeur de certains insectes femelles pour amener les mâles à entreprendre une copulation sur elles, facilitant ainsi la pollinisation.]
20 mars 2006 dans Espagne, rouge | Lien permanent | Commentaires (14) | TrackBack (0)
ponte de Grenouille rousse - Rana temporaria, Saint-Ismier, Isère, le 12 mars 2006
Silencieux, clos, à demi-obscur, l’œuf de grenouille est complice de notre instinct suspicieux et de la tentation de repli. Ses caractères physiques (mollesse, vitrosité, viscosité) et sa relative vacuité font de la surface des mares qui le recèlent par grappes un miroir assez fidèle pour le regard que l’homme porte à lui-même. Hypermétrope, l'oeuf de grenouille présente aussi en son cristallin un grave défaut de convergence... Foin de flétris reflets, je m’en vais voir ailleurs là où nous n’y sommes pas, là où nous y sommes moins. En une contrée familière qui exalte déjà, m’a dit l’hirondelle, le miracle du printemps. Je vous rapporte les éclosions et les bouquets dès que possible.
17 mars 2006 dans France, noir | Lien permanent | Commentaires (9) | TrackBack (0)
Otaries à fourrure - Arctocephalus pusillus, Cape Cross, Namibie, le 3 août 2003
Ils étaient nombreux à battre le pavé, ils seront nombreux jeudi et d’autres jours encore, souvent, à chaque fois que le camp de la démagogie l’exige, en prévision d’autres échéances. Tous les quatre ans en moyenne, c’est le grand raout organisé, l’ablution initiatique pour des centaines de milliers de jeunes à rapprocher des urnes, le grand vent de la sensibilisation sociale, comme ils disent, soufflé par des conduits bien ramonés. A chaque époque son prétexte, sa faille savamment entretenue. Mais le scandale est-il ce CPE, pauvre piécette de bure sur un oripeau tout effiloché, ou l’incapacité chronique du pays à retisser une bonne fois pour toutes son bleu de chauffe ? Le scandale est-il de faire mentir Mitterrand pour qui « tout a été fait contre le chômage en France » avec une petite tambouille néo-libérale ou de laisser les facs fabriquer à qui mieux mieux des millions d’inadaptés au monde du travail ? Le scandale est-il de chercher à suivre, au pas d’une ballerine unijambiste, ses homologues européens (dont l’Angleterre et l’Espagne) sur la voie de la flexibilité ou de continuer à incriminer jusqu’à la vomissure rougissante les créateurs de richesse ? J’ai mal à mon pays, à sa mésintelligence et à ses dogmes, à sa mauvaise foi transversale. Je peste à ses retards, à son entropie, à sa propension maladive à confondre pertinence et schématisme, audace et non-concertation. Entre les uns qui ne réussissent qu’à nous vendre cher le dégoût des réformes et les autres qui achètent des voix à bas prix sous les semelles des jeunes, le marché des idées est à la peine. Et la corbeille d’un avenir pour la France reste désespérément vide.
14 mars 2006 dans gris, Namibie | Lien permanent | Commentaires (5) | TrackBack (1)
Mésange charbonnière - Parus major, Saint-Ismier, Isère, le 12 mars 2006
Nous pouvons nous refuser à l'évidence, rien que pour manifester la puissance de notre libre-arbitre. On croit ce que l'on voit distinctement par la lumière de l'entendement. Mais on ne voit aussi que ce l'on regarde, et l'on regarde ce que l'on veut. L'évidence du vrai est soumise au bon vouloir de notre libre attention.
La puissance collective de l'attention est décisive pour notre avenir. Moins nombreux nous serons à essayer de voir les choses telles qu'elles sont, plus vite celles-ci finiront par disparaître réellement.
12 mars 2006 dans dans mon plumier, France, jaune | Lien permanent | Commentaires (13) | TrackBack (0)
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